Lors du HR Evolution Summit organisé à Luxembourg, El Iza Mohamedou, spécialiste des compétences au sein du Organisation for Economic Co-operation and Development (OECD), a livré une analyse particulièrement éclairante des transformations à l’œuvre sur le marché du travail.
Son intervention s’articulait autour d’un constat simple : les économies développées entrent progressivement dans une nouvelle phase, où les compétences deviennent la véritable unité d’organisation du travail.
Une évolution qui bouleverse à la fois les systèmes éducatifs, les pratiques de recrutement et les stratégies de gestion des talents au sein des organisations.
Une transformation rapide des compétences
Selon les analyses présentées par l’OCDE, environ 40 % des compétences mobilisées aujourd’hui dans les emplois devraient évoluer ou devenir obsolètes d’ici 2030. Autrement dit, une part significative des savoir-faire utilisés au quotidien dans les entreprises est appelée à se transformer dans la décennie à venir.
L’intelligence artificielle constitue l’un des moteurs les plus visibles. Les compétences liées à l’IA devraient connaître une progression rapide, avec une demande susceptible d’augmenter d’environ 60 % d’ici la fin de la décennie. Mais la transformation du marché du travail ne se limite pas au numérique.
La transition écologique représente également un facteur majeur de mutation des compétences. À l’échelle mondiale, elle pourrait générer près de 25 millions d’emplois dans les années à venir. Ces transformations s’inscrivent dans un contexte démographique particulier : dans de nombreux pays, la population active vieillit et, dans certains cas, diminue.
Dans ce contexte, la question centrale n’est plus seulement celle de la création d’emplois, mais celle de la capacité à mobiliser les compétences nécessaires pour accompagner ces transformations.
Un paradoxe sur le marché du travail
Ce constat est d’autant plus frappant que les niveaux d’éducation n’ont jamais été aussi élevés. Aujourd’hui, près d’un jeune adulte sur deux possède un diplôme tertiaire, contre environ 30 % au début des années 2000.
En théorie, la population active n’a donc jamais été aussi qualifiée. Et pourtant, les entreprises continuent de signaler des pénuries de talents persistantes, notamment dans les métiers techniques, numériques ou liés à la transition écologique.
Pour l’OCDE, ce paradoxe révèle un point essentiel : le problème n’est pas uniquement lié au nombre de diplômés entrant sur le marché du travail, mais de plus en plus à la mobilisation des compétences.
Les limites du diplôme comme indicateur
Pendant longtemps, les marchés du travail se sont largement appuyés sur le diplôme comme indicateur principal. Or les données présentées par l’OCDE montrent que ce signal devient de plus en plus imparfait.
Les niveaux réels de maîtrise varient fortement entre personnes possédant le même niveau de diplôme. À l’inverse, certaines personnes sans diplôme formel possèdent des compétences solides.
Dans ce contexte, le diplôme apparaît comme un signal incomplet des capacités réelles, ce qui explique l’intérêt croissant pour des approches de recrutement centrées sur les compétences.
L’émergence d’un marché du travail “skills-first”
Les pratiques de recrutement commencent déjà à évoluer dans ce sens.
Les recruteurs utilisent de plus en plus les compétences comme critère principal, et un nombre croissant d’offres d’emploi mentionne explicitement les compétences attendues, parfois sans exiger de diplôme spécifique.
Cette évolution marque l’émergence progressive d’un marché du travail “skills-first”, même si la transition reste encore inégale selon les secteurs.
Des désajustements persistants
Aujourd’hui, environ un tiers des travailleurs occupe un poste qui ne correspond pas à son niveau de qualification.
Dans de nombreux cas, les entreprises disposent déjà en interne de compétences utiles, mais elles manquent de visibilité sur ces ressources ou peinent à les mobiliser efficacement.
Ce constat renforce l’importance d’une gestion des talents capable d’identifier et de valoriser les compétences présentes au sein des équipes.
L’intelligence artificielle transforme les tâches
L’intelligence artificielle joue un rôle central dans ces transformations, mais son impact sur le travail est parfois mal compris. Elle modifie avant tout la nature des tâches. Les travailleurs produisent moins directement certains résultats et doivent davantage superviser, vérifier ou corriger les outputs générés par les systèmes automatisés.
Cette évolution renforce l’importance de compétences humaines comme la pensée critique, la capacité de jugement ou les compétences relationnelles.
L’importance de la manière dont l’IA est mise en œuvre
Les recherches présentées par l’OCDE montrent que l’impact de l’IA dépend fortement de la manière dont elle est introduite dans les organisations.
Lorsque les salariés sont impliqués, les entreprises observent de meilleurs résultats, tant en productivité qu’en engagement. Ces observations rappellent que la transformation technologique est aussi une transformation organisationnelle.
Repenser l’apprentissage et le développement des compétences
Face à ces mutations, la formation apparaît comme un levier essentiel. Pourtant, seulement environ un tiers des responsables learning mesurent réellement l’impact de leurs programmes.
Dans une logique centrée sur les compétences, la frmation doit s’inscrire dans une approche plus globale, en définissant plus clairement les compétences nécessaires pour chaque rôle et en favorisant la mobilité interne.
Une transformation majeure pour les fonctions RH
Au final, la transition vers une économie centrée sur les compétences transforme profondément le rôle des ressources humaines.
Les organisations doivent désormais développer des cartographies de compétences, améliorer leur capacité à identifier les talents en interne et repenser l’architecture des tâches.
Comme l’a souligné El Iza Mohamedou, les organisations passent progressivement d’une logique de gestion des emplois à une logique d’allocation des compétences : un enjeu stratégique majeur pour les années à venir.