Et si la vraie transformation des organisations ne se jouait pas dans leurs discours, mais dans leur capacité à apprendre ?
À l’heure où l’on parle d’engagement, d’attractivité et de performance durable, une dimension reste souvent en arrière-plan : la culture apprenante. Pourtant, c’est elle qui conditionne la capacité d’une entreprise à évoluer, à transmettre ses savoirs et à s’adapter dans le temps.
Nous avons exploré cette question avec Lydia Haan-Fleurent, Dirigeante & Formatrice chez Feeling Formation & Coaching. Son constat est clair : l’apprentissage ne se décrète pas, il se construit dans l’écoute, l’échange et l’alignement entre besoins individuels et enjeux stratégiques.
Pourquoi, malgré cela, la culture d’apprentissage demeure-t-elle encore sous-estimée dans les organisations ?
D’abord, parce qu’on n’y pense tout simplement pas. On l’imagine plus souvent comme un concept que comme une véritable stratégie RH…
Ensuite, parce qu’elle ne se décrète pas. Parce qu’elle ne se résume pas à un catalogue de formations.
La culture apprenante touche à quelque chose de plus profond :
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la manière dont une organisation considère l’erreur,
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la place qu’elle donne à la transmission,
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la reconnaissance accordée à ceux qui partagent leur expertise,
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la capacité collective à remettre en question ses propres pratiques.
Certaines entreprises investissent dans la formation ; peu investissent dans les conditions qui rendent l’apprentissage durable. La culture apprenante ne se mesure pas uniquement en heures de formation. Elle se mesure en comportements, en réflexes, en maturité collective.
Un levier stratégique de capitalisation des connaissances
Dans des organisations marquées par la mobilité, la transformation rapide des métiers et parfois un turnover élevé, la question n’est plus seulement :
« Formons-nous suffisamment ? » mais plutôt : « Savons-nous capitaliser ce que nous savons déjà ? »
Une culture apprenante bien structurée permet :
- d’identifier les compétences clés actuelles et futures,
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de cartographier les savoirs critiques,
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de sécuriser la transmission des expertises rares,
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de transformer les départs en opportunités de structuration plutôt qu’en pertes sèches.
La première étape n’est jamais la formation. Elle est stratégique : identification des enjeux RH, cartographie des compétences, implication des collaborateurs dans un diagnostic lucide et partagé.
La formation interne devient alors un levier puissant, un acte politique fort : valoriser l’expertise interne, reconnaître les formateurs comme ambassadeurs de la culture apprenante, structurer des communautés de pratique.
C’est ainsi que l’on passe d’une logique de diffusion à une logique de transmission.
Culture apprenante et transmission intergénérationnelle
Dans les organisations, lorsqu’on parle de transmission intergénérationnelle, on y associe souvent le mentorat comme dispositif apprenant… mais parle-t-on vraiment de mentorat, ou met-on ce mot élégant sur du tutorat mal structuré ?
Les deux notions sont souvent confondues, alors qu’elles ne produisent pas les mêmes effets dans une organisation.
Le mentorat est une relation d’accompagnement fondée sur l’expérience et la posture. Le mentor ne « forme » pas. Il questionne, partage son expérience, ouvre des perspectives, aide à penser, favorise le discernement et la compréhension des codes implicites de l’organisation. On travaille autant la posture que la compétence.
Le tutorat est plus opérationnel et centré sur l’acquisition d’un savoir-faire précis. Un tuteur accompagne une personne dans la prise en main d’un poste, d’un outil ou d’un processus. L’objectif est clair : rendre l’apprenant autonome sur des tâches identifiées. De ce fait, un senior peut aussi être tutoré par un junior.
Dans une culture apprenante mature, les deux dispositifs ont leur place.
Ce qui est intéressant et rarement pensé c’est la formation des mentors et des tuteurs. Être expert ne signifie pas savoir accompagner.
Sans cadre, sans formation minimale à l’écoute et au questionnement, le mentorat devient du conseil non sollicité et le tutorat se transforme en contrôle.
Par où commencer pour installer une véritable culture apprenante ?
Certainement pas par empiler des formations ;)
Installer une culture apprenante est un projet transversal, qui suppose de :
1. Clarifier la vision
Définir ce que l’on entend par culture apprenante et les comportements attendus.
2. Aligner stratégie RH et compétences
Identifier les enjeux stratégiques, cartographier les compétences clés et analyser les écarts.
3. Structurer la formation interne
Définir le rôle du formateur interne, identifier les profils adaptés, mettre en place des communautés de pratique et des outils partagés.
4. Déployer, communiquer, mesurer
Une culture apprenante se pilote. Elle se mesure. Elle s’ajuste. Sans indicateurs, elle reste une intention
Et la place de l’IA dans tout cela ?
L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme un puissant accélérateur. Elle simplifie l’accès à l’information, fluidifie la production de contenus, suggère des pistes, ouvre des perspectives. Utilisée avec discernement, elle peut même nourrir la curiosité et enrichir les réflexions.
Mais il existe une confusion fréquente : accéder à l’information ne signifie pas apprendre.
L’apprentissage suppose un effort cognitif réel, une confrontation au terrain, des interactions humaines, des mises en pratique, des retours d’expérience parfois inconfortables. C’est un processus qui transforme, pas seulement qui informe. L’IA peut accompagner ces dynamiques, les soutenir, les structurer mais elle ne peut s’y substituer.
Elle ne développe ni le discernement, ni la posture professionnelle, ni l’intelligence relationnelle. Elle ne crée pas non plus la sécurité psychologique indispensable à l’apprentissage collectif.
Car au fond, une culture apprenante repose d’abord sur des dynamiques humaines : le questionnement, le feedback, l’expérimentation, le droit à l’erreur. Autant de mécanismes profondément relationnels, qui ne peuvent être automatisés.
Une question de leadership
Au fond, installer une culture apprenante n’est pas un projet formation, c’est un projet stratégique de leadership. C’est accepter de passer d’une culture de la performance immédiate à une culture de la progression continue.
C’est reconnaître que l’apprentissage n’est pas un coût, mais un investissement structurant.
Les organisations qui font ce choix observent rapidement un engagement renforcé, une meilleure rétention des talents, une capacité d’adaptation accrue.
La culture apprenante ne se décrète pas.Elle se construit… avec méthode, lucidité et exigence.
La culture apprenante n’est pas un concept séduisant. C’est une exigence de lucidité.