À l'heure où certains annoncent la disparition progressive des cabinets de recrutement sous l'effet de l'intelligence artificielle, les marchés envoient un signal diamétralement opposé.
Le 29 juin, Korn Ferry a annoncé le rachat d'AMS, l'un des leaders mondiaux du Recruitment Process Outsourcing (RPO), pour 850 millions de livres sterling, soit près de 990 millions d'euros.
Une opération qui pourrait bien constituer la plus importante transaction du secteur du recrutement depuis une décennie.
Au-delà du montant, les chiffres donnent la mesure de l'opération.
L'acquisition comprend environ 765 millions d'euros en numéraire et 220 millions d'euros en actions Korn Ferry.
AMS génère aujourd'hui près de 550 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel pour environ 85 millions d'euros d'EBITDA, avec une ambition affichée d'atteindre près de 120 millions d'euros après intégration.
À ces niveaux, Korn Ferry valorise AMS à environ 11 fois son EBITDA actuel, voire 8 fois si les synergies annoncées sont pleinement réalisées.
L'entreprise apporte également un portefeuille de plus de 1,3 milliard d'euros de contrats déjà signés, offrant une visibilité exceptionnelle sur les revenus futurs.
Ensemble, les deux groupes compteront plus de 16 000 collaborateurs et placeront un professionnel toutes les 90 secondes dans le monde.
Mais ces chiffres racontent une histoire plus intéressante encore que la transaction elle-même.
Si les dirigeants des plus grands groupes mondiaux étaient réellement convaincus que l'intelligence artificielle allait rendre obsolète l'industrie du recrutement, il est difficile d'imaginer qu'ils engageraient près d'un milliard d'euros pour renforcer précisément cette activité.
Le message de Gary Burnison, CEO de Korn Ferry, est d'ailleurs particulièrement révélateur :
« Malgré toutes les innovations technologiques d'hier, d'aujourd'hui et de demain, le véritable moteur de la performance des organisations reste les personnes. »
Cette phrase n'est pas un rejet de l'intelligence artificielle.
Elle traduit au contraire la stratégie de Korn Ferry : faire de l'IA un levier au service du conseil, du leadership et du recrutement, et non un substitut à ces métiers.
Depuis plusieurs années, le groupe élargit progressivement son périmètre : executive search, développement du leadership, conseil en organisation, workforce solutions, technologies RH, data, et désormais un renforcement massif du RPO.
L'objectif est clair : devenir un partenaire global de la transformation des organisations, là où de nombreux acteurs restent spécialisés sur un seul segment.
L'opération intervient d'ailleurs à un moment particulier.
Après deux années marquées par le ralentissement du marché du recrutement et un discours omniprésent autour de la "Job Apocalypse", voir un acteur coté investir l'équivalent d'environ 30 % de sa capitalisation boursière dans une acquisition de cette ampleur constitue un signal fort adressé à l'ensemble du secteur.
Le marché semble envoyer un message simple : La valeur ne disparaît pas. Elle se déplace.
Les tâches répétitives continueront d'être automatisées.
En revanche, les entreprises capables de combiner expertise humaine, données, intelligence artificielle, conseil stratégique et exécution à grande échelle pourraient être les grandes gagnantes de cette transformation.
L'opération soulève enfin une autre question : celle du vendeur.
Après près de huit années de détention, OMERS Private Equity cède AMS avec une création de valeur qui semble relativement modeste au regard des standards habituels du capital-investissement.
Une illustration supplémentaire que, même pour les leaders mondiaux du secteur, les dernières années n'ont pas été les plus favorables pour les sorties.
Cette acquisition ne démontre pas que l'IA menace moins le recrutement qu'on ne le pense.
Elle montre surtout que les leaders mondiaux ne raisonnent plus en termes d'opposition entre l'humain et la technologie.
Ils investissent désormais pour construire des plateformes où l'IA augmente la valeur créée par les experts, plutôt que de chercher à les remplacer.
Et lorsqu'un acteur mondial est prêt à investir près d'un milliard d'euros pour accélérer cette stratégie, le signal mérite sans doute davantage d'attention que les prédictions annonçant la disparition des cabinets de recrutement.